Compte-rendu des tables rondes
Retrouvez d’autres informations et les discours de la conférence en cliquant ici
OUVERTURE PAR KOÏCHIRO MATSUURA ET JACQUES CHIRAC
Le Directeur général de l’UNESCO a ouvert la conférence par une mise en perspective de la problématique des eaux transfrontalières :
- près de la moitié de la population mondiale dépend de ressources en eau provenant de 263 bassins transfrontaliers ;
- plus de 2 milliards de personnes dans le monde dépendent, pour vivre, des 274 aquifères transfrontaliers identifiés jusqu’à présent ;
- cela signifie que plus de 90% de la population mondiale vit dans des pays qui partagent leurs ressources en eau avec d’autres pays.
« La question du partage est donc décisive. Or, alors même que la quantité globale de l’eau reste inchangée, le nombre d’utilisateurs augmente de manière dramatique, ce qui diminue d’autant la quantité disponible par personne. Plus encore, la compétition pour les ressources transfrontalières en eau, source de tensions et de conflits potentiels, risque de s’intensifier dans les années à venir. »
Pour prévenir ces conflits et promouvoir une gestion durable et équitable des cours d’eau internationaux, le Directeur général de l’UNESCO a appelé tous les Etats ne l’ayant pas fait à ratifier la Convention des Nations unies sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation. Lire le discours du Directeur général de l’UNESCO
Un état des lieux qu’a repris Jacques Chirac dans son discours, en rappelant qu’il fallait avoir « une vision stratégique du partage des ressources. Une vision stratégique qui consacre l’eau comme un bien commun, à l’abri de tout accaparement. La gestion équitable par les Etats riverains des eaux transfrontalières, de surface et souterraines, passant en effet par une coopération active et respectueuse des intérêts de chacun. Il faut rappeler les droits égaux des populations de l’aval et de celles de l’amont. La géographie ne devant pas, ne pouvant pas, être un facteur de discrimination. »
Dix ans après son appel à l’adoption d’un programme d’action pour l’eau à l’UNESCO, huit ans après l’adoption de l’objectif du Millénaire pour le développement relatif à l’accès à l’eau et à l’assainissement et après celle d’un plan mondial pour l’accès à l’eau lors du G8 d’Evian en 2003, le Président a déploré que 900 millions de personnes n’aient toujours pas accès à l’eau potable. Dix mille enfants meurent chaque jour d’avoir bu une eau insalubre.
Le Président Chirac a :
• appelé à la consécration du droit à l’eau et à l’assainissement comme droit humain universel, en droit et en fait,
• proposé l’étude d’un mécanisme de taxe applicable au transport maritime de marchandises, notamment sur les voies maritimes les plus congestionnées, et donc les plus soumises au risque de pollution pour le financement de l’accès à l’eau et à l’assainissement des plus pauvres,
• appelé au maintien de l’objectif des 0,7% du PIB consacré à l’aide au développement,
• condamné l’effondrement de l’aide au développement dans la quasi-totalité des pays du Nord,
• appelé à l’adoption de règles internationales de partage et d’arbitrage de la gestion de l’eau,
• proposé aux Etats de l’Union pour la Méditerranée une grande initiative pour sauver le Jourdain. Lire le discours de Jacques Chirac
EAUX TRANSFRONTALIÈRES ET COOPÉRATION
Table ronde modérée par András Szöllösi-Nagy, Secrétaire du Programme hydrologique international de l’UNESCO.
Grandes questions posées aux intervenants : Les eaux transfrontalières mènent-elles nécessairement à des conflits ? Pourquoi le partage est-il de plus en plus difficile ? Quelle est l’efficacité des instruments juridiques existants ? Les ressources en eaux sont-elles sources de division plutôt que de coopération ?
Michel Camdessus, ancien Directeur général du Fonds monétaire international
Le monde traverse une crise financière qui se traduit notamment par un ralentissement des investissements directs vers les pays en développement. Cette crise est aggravée par trois autres crises : alimentaire, énergétique et climatique. Chacune d’entre elles a de quoi bouleverser l’équilibre du système mondial.
Les gouvernements du monde entier sont interpellés et obligés de considérer de manière plus active la coopération internationale. Ces défis doivent être relevés ensemble.
La coopération transfrontalière en matière de gestion de l’eau est fondamentale. Il y a ici un chaînon manquant sur lequel le Forum mondial de l’eau d’Istanbul devra mettre l’accent. ?Quelques propositions concrètes :
1. La Convention des Nations unies sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation existe et doit être ratifiée. Le Forum d’Istanbul doit en faire une priorité, interpeller les parlements nationaux pour qu’elle soit ratifiée et entre enfin en vigueur.
2. La communauté internationale doit soutenir la progression de la coopération. Il faut renforcer la confiance, encourager les autorités et les populations à se réunir sur la réalité sociale et humaine des bassins, travailler à ce qu’une confiance s’établisse sur la légitimation de la coopération et sur celle de la gestion par bassin. Il est finalement essentiel que les organismes de financement et les institutions soutiennent la gestion intégrée des bassins transfrontaliers.
3. Les accords de partenariat régionaux (comme le NEPAD) doivent être pris au sérieux et les engagements tenus. La coopération régionale est trop souvent « la Cendrillon » de la coopération internationale. Il faut mettre l’accent sur la coopération transfrontalière dans ces accords.
4. Il faut réunir les financements nécessaires pour relever les défis de l’accès universel à l’eau et à l’assainissement et d’une gestion durable des ressources. Il faudrait multiplier par 10 les montants d’aide au développement alloués à l’eau, soit entre 15 et 20 milliards d’euros par an.
5. Il est essentiel que le G20 donne plus de visibilité aux nouvelles équations financières du monde et n’oublie pas qu’un effort doit être fait en direction des pays les plus pauvres.
Lidia Brito, ancien Ministre de l’éducation supérieure, des sciences et de la technologie, Mozambique
Lidia Brito a décrit le cheminement du Mozambique vers une gouvernance institutionnalisée de l’eau : réglementation accrue, création de commissions de bassins. Le potentiel de catalyseur de développement et de coopération économique des cours d’eau a été progressivement incarné.
Son principal propos fut d’insister sur l’importance de la sensibilisation au concept de gestion intégrée ET partagée de l’eau dans les programmes d’éducation. Car l’eau tient une place unique dans la vie des populations, dans l’économie et au sein des écosystèmes. Il faut créer le dialogue par l’éducation, donner sa place aux défis fondamentaux liés à l’eau, et rappeler son rôle de vecteur de coopération et de solidarité entre Etats.
Il revient aux autorités de déployer ces efforts pédagogiques et d’encourager de nouvelles formes de dialogues transfrontaliers.
Mohamed Merzoug, Haut-Commissaire de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS)
Haut-Commissaire d’une organisation engageant la Guinée, le Mali, la Mauritanie et le Sénégal dans la gestion commune du fleuve Sénégal, Mohamed Merzoug a témoigné des bienfaits d’une telle coopération, mais aussi des défis récurrents auxquels il faut faire face. L’OMVS est la plateforme par laquelle les quatre Etats décident de l’allocation des ressources, avec l’objectif d’une optimisation des usages de celles-ci au niveau du bassin versant. Il s’agit d’une répartition selon les usages, et non entre Etats.
Selon le Haut-commissaire, la gestion partagée est la seule façon d’administrer convenablement un fleuve transfrontalier. Elle nécessite une volonté politique forte, consciente qu’une gestion transfrontalière n’implique en aucun cas une remise en cause des frontières. Il s’agit de rendre compte d’une multiplicité d’usages parfois concurrents.
Dans le cas du Sénégal, le fleuve a été déclaré zone internationale, sur laquelle s’exerce une souveraineté partagée.
Pendant la période de rupture des relations diplomatiques entre le Sénégal et la Mauritanie (1989-1992), l’OMVS a été le lieu où le dialogue entre les deux pays est resté possible. Les institutions ont continué à fonctionner et les projets aussi, parce qu’un important dispositif institutionnel existait.
Sunita Narain, Directrice du Centre pour la science et l’environnement, Inde
Sunita Narain, Directrice de l’un des plus grands centres de recherche indien sur les problématiques environnementales, a placé les difficultés liées à la pénurie d’eau dans le contexte des nouvelles pressions exercées sur le cycle hydrologique : le changement climatique et la crise énergétique. L’eau est une énergie renouvelable et Sunita Narain a tenu à souligner le problème des réservoirs d’eau. Les solutions de stockage devront être adaptées à ces nouveaux enjeux.
Dans ce contexte de crise et de stress hydrique, le droit à l’eau de chaque individu doit être réitéré. La mise en œuvre de ce droit passera par une répartition équilibrée des ressources et par le volontarisme des autorités. Les droits et responsabilités collectives doivent aussi être définies. Les communautés ont le droit d’exploiter les réserves, mais pas de les surexploiter ou de les rendre inutilisables. Les autorités et les populations doivent en être conscientes et informées. Les conflits liés à l’eau résultent souvent d’une mauvaise gestion des ressources. De nombreux Etats ont gaspillé l’eau par excès de puissance. La science et la technique devront les aider à faire plus avec moins.
Noah Kinarti, membre de la délégation israélienne pour les négociations avec les Palestiniens sur les questions de l’eau
Venant d’une région en proie à des pénuries d’eau chroniques, Noah Kinarti s’est rallié à l’impératif de résultat expliqué par Sunita Narain en matière d’utilisation des ressources. Il a énuméré les politiques développées en Israël pour faire face à ces contraintes : réduire les gaspillages, recycler les eaux usées, augmenter les sources d’approvisionnement en désalinisant l’eau de mer.
Sur la question du partage des ressources et de la coopération, Noah Kinarti a tenu à évoquer les accords conclus avec la Jordanie ainsi que l’exemple d’une collaboration maintenue entre Israéliens et Palestiniens pendant les hostilités de 2000. Concertation et coopération peuvent déboucher sur des transferts de ressources, comme en Jordanie ; l’efficacité peut prévaloir et le dialogue renforcer les efforts de paix.
L’ACCÈS À L’EAU DANS LES ETATS FRAGILES
Table ronde modérée par Ulysse Gosset, présentateur de l’émission ‘Le Talk de Paris’, France 24
Loïc Fauchon, Président du Conseil mondial de l’eau
Défini par Loïc Fauchon, le concept d’Etat fragile recouvre l’Etat, la société, les populations, connaissant des problèmes de démocratie, une gouvernance faible, une économie fragilisée. Mais il n’inclut pas la donne environnementale, le manque ou la raréfaction des ressources naturelles.
Le Président du Conseil mondial de l’eau, une plateforme multi-acteurs qui organise tous les trois ans le Forum mondial de l’eau avec un pays hôte (la Turquie en 2009), a indiqué que tous les Etats seraient appelés à inscrire le droit fondamental à l’eau dans leurs constitutions au prochain Forum, au même titre que la santé et l’éducation.
Loïc Fauchon propose également l’étude d’une taxe pour l’eau qui compenserait l’impact des fluctuations du cours du pétrole sur l’accès à l’eau : l’augmentation du prix d’un baril se traduisant par une augmentation du coût de fonctionnement des pompes à eau.
Loïc Fauchon appelle à ce que tous les acteurs « se lancent dans les solutions », même complexes, et s’attaquent à la question de l’énergie pour l’eau. Il craint que la crise économique et financière ne relègue les problèmes environnementaux au second plan et attend des dirigeants politiques, des maires et des représentants d’autorités locales qu’ils s’engagent, à Istanbul, à appliquer un certain nombre de bonnes pratiques pour apporter l’eau aux populations et leur apprendre à l’économiser. Selon lui, une approche par la demande fait défaut : il faut que la demande diminue car l’offre est limitée.
Jean-Michel Severino, Directeur général de l’Agence Française de Développement (AFD)
Jean-Michel Severino a décrit une décennie qui annonce la fin de l’espace et des ressources naturelles. L’air est fini, envahi et mis en danger par les gaz à effet de serre. De même le stress hydrique est énorme dans certaines régions du monde, qui vont devoir réévaluer complètement leurs politiques agricoles. La situation est tendue dans les zones arides de la planète, mais aussi dans les zones humides pour la raison inverse : les dérèglements climatiques provoquent des inondations et perturbent l’accessibilité de l’eau potable.
La communauté internationale peut construire une bonne gouvernance, renforcer une autorité régionale. L’Autorité du bassin du Niger, soutenue par Jacques Chirac à l’époque, apportait une solution institutionnelle et régionale.
Jean-Michel Severino a spécifié que l’Agence Française de Développement préférait parler de sociétés plutôt que d’Etats fragiles, puisque nous pouvons trouver des situations de fragilité dans des Etats « forts » ou dans des territoires où il n’existe pas d’Etat (exemple de la Palestine).
Finalement, les bailleurs de fonds, notamment l’AFD, ont pris conscience de la nécessité de mettre en place des schémas d’intervention différents pour s’adapter à ce type de situations, dans le cadre d’un pas de temps plus long.
Bert Diphoorn, Directeur du département des finances, UN-HABITAT
Bert Diphoorn a apporté la perspective d’une branche des Nations unies travaillant exclusivement sur les milieux urbains et péri-urbains. Plus de la moitié de la population mondiale vit en effet dans des zones urbaines. On atteindra, selon les projections, un ratio de 65% en 2020, avec une forte augmentation en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient.
Les sécheresses provoquent l’exode rural, particulièrement vers les villes moyennes et côtières, qui seront particulièrement touchées par la montée du niveau de la mer. Selon UN-HABITAT, la pauvreté sera urbaine. Une personne sur six vit aujourd’hui dans un bidonville. La crise de l’eau existe dans les villes comme dans les zones rurales.
Bert Diphoorn propose une urbanisation durable et égalitaire. Pour illustrer l’importance de la coopération, il a cité l’exemple d’un bidonville de Nairobi où UN-HABITAT met en place des infrastructures en étroite collaboration avec la population. Lors des derniers conflits ayant agité le pays, la violence n’a pas pris dans ce quartier, car les divers groupes se connaissent et travaillent ensemble depuis des années.
Denis Metzger, Président d’Action contre la Faim
Denis Metzger a souligné la difficulté, pour une ONG, de faire comprendre à l’ « Occident » ce que peut vouloir dire le Droit à l’eau. Il explique que les médias ont largement illustré la pauvreté et la faim, mais que le manque d’eau reste souvent théorique.
Selon l’ONG Action contre la faim, 84% des populations manquant d’eau vivent dans des zones rurales. Pourtant, c’est dans les 16% restants vivant dans les villes que la mortalité est la plus importante. L’aide humanitaire doit donc urgemment répondre aux besoins des milieux urbains.
Denis Metzger a appelé à ce que chacun réaffirme chaque jour que le Droit à l’eau est aussi fondamental que le Droit à l’alimentation. Il craint que la crise financière actuelle n’empêche l’ « Occident » de se mobiliser vis-à-vis de la réalité du Sud.
Salam Fayyad, Premier ministre de l’Autorité palestinienne
Le Premier Ministre a axé son intervention sur la disponibilité et la distribution de l’eau en Israël et dans les territoires palestiniens.
Au delà des problèmes de pénurie et de qualité de l’eau, Salam Fayyad a relevé la différence entre la quantité d’eau moyenne allouée par jour et par personne en Israël et dans les territoires palestiniens : 60 litres pour les Palestiniens, avec de grandes inégalités au sein des territoires, cinq fois plus en Israël. Une inégalité que le Premier ministre qualifie d’extrême.
Pour répondre aux défis qualitatifs et quantitatifs de l’accès à l’eau dans les territoires palestiniens, Salam Fayyad préconise une répartition équitable des ressources et l’augmentation du volume d’eau disponible par l’importation d’eau dans la région, le recyclage des eaux usées, le dessalement. La condition préalable à tout accord durable et à un Etat viable est que l’on s’entende sur une quantité d’eau suffisante et acceptable.
Plus spécifiquement, le Premier ministre a insisté sur l’urgence de développer le dessalement de l’eau de mer dans la Bande de Gaza, où l’eau manque cruellement et est de mauvaise qualité. La situation risquant de s’y détériorer plus encore, Salam Fayyad a appelé au soutien massif d’une telle initiative. Il a également soutenu l’idée d’une initiative internationale pour le bassin du Jourdain lancée par Jacques Chirac, qui pourrait contribuer à relever les multiples défis de l’eau dans la région.
Les résultats seront plus importants quand un Etat palestinien viable existera, dit-il. Cependant la question est tellement cruciale qu’elle doit être abordée quel que soit l’agenda politique. Des solutions doivent être trouvées indépendamment de la politique.
le Premier ministre a par ailleurs soutenu l’appel lancé aux Etats par le Directeur général de l’UNESCO de ratifier la Convention des Nations unies sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation. Celle-ci promeut un usage raisonnable et équitable des ressources partagées et accorde une priorité de droit aux besoins élémentaires des populations. Il a indiqué que la ratification de cette Convention figurerait parmi les priorités d’un nouvel Etat Palestinien et a enjoint la communauté internationale à reconnaître le droit humain universel à l’eau et à l’assainissement.









